En cette période de fêtes, un petit conte, pas tout à fait imaginaire (!), que je ne savais pas comment introduire dans les comptes-rendus...
Pour détailler un peu la fiche de Kikoureur, voici donc la plus humaine de mes motivations, celle qui me pousse à pratiquer cette belle activité et à souhaiter la pratiquer encore dans 30 ans !
D'ici-là, bonne fin d'année 2006 à toutes et à tous !
Marathon de la Drôme 2006
Lorsque ma sœur a appelé, je finissais juste ma première barquette de tomates cerises, en plein hiver, chez Ali, alimentation demi-gros & détail, 15 mètres carrés juste à côté du périph’.
Ali, c’est le père de Bachir, et Bachir c’est mon pote, enfin, bref, pour expliquer que d’habitude je chourave pas dans les étalages des épiciers arabes, surtout si je cours avec leur fils depuis 10 ans et que j’ai un petit peu « fréquenté » leur fille, mais ça Ali le sait pas, sinon demain il me marie avec Ayet... Bref, ma frangine a fini par me trouver chez Ali, ce qui est pas bien difficile vu que j’y suis chaque fois que je remonte à la capitale. De super bonnes tomates, je me payais un peu de bon temps avec une poignée de fruits à quinze balles, sans penser à quelque chose de particulier.
Dans la cuisine, derrière, Robin était écroulé de rire en écoutant Bachir lui refaire Dora l’exploratrice en kabyle. J'ai pris le téléphone et j’ai mis quelque chose du genre "grmouais, j'técloute..." dans l'écouteur. C'est comme ça, exactement comme ça, que tout a commencé…
On venait juste de rentrer d'un gros truc, un genre de marathon hivernal, et là j’avais surtout envie de me relaxer avec mes gosses, mes potes, pas de recommencer à me cailler à l’entraînement… Comme Ali s’approchait de moi, j’ai à moitié raccroché au nez de ma sœur, et ça a commencé.
D’abord Bachir, genre « alors, un petit marathon au soleil, ça te fait peur maintenant ? » Puis Ali qui m’a dit « dipuis que Bachir il fait li diminagement, ti es mon seul fils qui court, ti pourrais faire un effort pour moi au moins, non ? »
Ali, je lui ai dit, tu vas pas t’y mettre aussi. Et d’abord, arrête de dire que je suis ton fils, bordel ! Et arrête de gaver Robin de halva. Toi et Bachir, vous me saoûlez, tous les deux…
Ali, il a failli être champion d’Algérie, d’Europe, du Monde, je sais plus très bien. Ce qui est sûr, c’est qu’il a quitté l’Algérie pour vivre à Montrouge dans son épicerie de quinze mètres carrés, avec Aïcha, et qu’il n’a plus jamais couru depuis. Si, une fois, en 62 à Charonne, c’est comme ça qu’il a survécu… De ses cinq enfants, seul Bachir court, et encore, sûr qu’il courrait mieux s’il tirait moins sur le pétard et s’épuisait moins pour gagner trois sous à faire « li diminageur ».
Bachir en a remis une couche pendant qu’Ali était descendu chercher une bouteille de Médéa à la cave : « tu sais, il est vieux, maintenant, ça lui ferait vraiment plaisir que tu fasses encore des marathons, tu cours plus jamais des truc plats maintenant, et moi, je suis trop naze pour m’entraîner le soir, alors, y’a plus que toi pour lui raconter… »
C’est vrai, il a décollé Ali, il a jamais été bien gros, mais là, ça m’avait fait drôle de le voir ; l’un des avantages de Montrouge, c’est que c’est près de Villejuif, si vous voyez ce que je veux dire…
Je me suis dit, là t’es piégé, tu cours plus juste pour toi maintenant… Mais, j’ai fermé ma gueule, j’ai attaqué la deuxième barquette de tomates, et juste je lui ai dit, t’as pas un tee-shirt de sponsor « Ali – Alimentation générale » à me filer ? On a tous rigolé, puis le Médéa nous a mis la tête à l’envers pendant qu’Aïcha couchait Robin ; Ali n’a même pas baissé le rideau, et on est restés là, tranquilles, à discuter et à écouter le périph’ sud qui se vidait au-dessus de nos têtes. Il était quand même minuit, c'est toujours pareil chez Ali, tout prend des plombes…
C’est comme ça qu’au mois de mai, je me suis retrouvé avec ma sœur au départ de ce marathon de la Drôme. J’ai pensé -presque- tout le temps à Ali, mais je n’ai pensé qu’à lui. A l’arrivée, j'ai aussi imaginé une injure tout à fait inédite qu'il me faudrait faire traduire à Bachir, parce que pour ce qui est d’être un marathon tout plat… Je me suis dit, mon pote tu devrais te mettre au croate, ça doit contenir des insultes encore plus toxiques…
Voilà, mon marathon de la Drôme, je le dédie à Ali, vieux bonhomme qui aurait pu être champion du monde, et qui vend des tomates à Montrouge.
Alain